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OSS : Penser l’imprévu pour comprendre les crises contemporaines

Labellisé Centre d’excellence par la Direction générale des relations internationales et stratégiques (DGRIS), le projet Organiser la surprise stratégique (OSS), dirigé par les historiens Olivier Forcade, Olivier Chaline et le politiste Jean-Vincent Holeindre, coporté par Sorbonne Université et Paris Panthéon-Assas, s’inscrit dans le cadre du Pacte enseignement supérieur – Défense. En croisant sciences humaines, sciences sociales et humanités numériques, il ambitionne de nourrir le débat public et de structurer un programme de recherche et de formation consacré à l’analyse des mécanismes de la surprise stratégique dans les relations internationales contemporaines.

L'origine du projet

« Le projet a émergé au printemps 2024, à la suite de l’annonce par la DGRIS d’une nouvelle labellisation de centres de recherche en études stratégiques », explique l’historien Olivier Forcade, directeur de l’unité mixte de recherche (UMR) Sirice. L’objectif : développer les études stratégiques et de relations internationales en lien avec les universités et les grands établissements, en soutenant la formation initiale et continue, la recherche et la valorisation des travaux académiques civils et militaires. Il s’agit d’élargir le débat public par la diffusion des savoirs produits sur les questions de défense et de sécurité internationale, en France comme en Europe.

Sélectionné à l’issue d’une évaluation par l’Agence nationale de la recherche et d’une audition devant la DGRIS en 2025, OSS est l’un des trois projets lauréats retenus à l’échelle nationale. Conçu dès l’origine avec la volonté de s’ouvrir davantage aux sciences sociales et à l’intelligence artificielle, le projet a naturellement conduit à un coportage avec l’université Paris Panthéon-Assas, avec le Centre Thucydide dirigé par le professeur Jean-Vincent Holeindre. Accordée pour cinq ans, la labellisation, doit permettre de structurer durablement les activités de formation et de recherche et de préfigurer la création prochaine d’un Institut de recherche sur les stratégies et la sécurité internationale (IRSS).

La surprise stratégique 

Au cœur du projet, la notion de « surprise stratégique renvoie à l’entrée brutale d’un État, d’une société ou d’un système international dans un événement subi qui déjoue les anticipations », résume Olivier Forcade. Pour l’analyser, le projet OSS a choisi d’aborder trois points de vue : le fait de « surprendre l’adversaire », le fait de « se laisser surprendre » et le fait de « réagir à un scénario stratégique, politique, économique, technologique ou sociétal qui désorganise, conteste ou remet en cause les fondements mêmes du fonctionnement, voire de l’existence, d’un État, d’une société ou d’un système international ».

Cette grille de lecture éclaire les bouleversements qui marquent l’actualité internationale immédiate comme l’histoire plus longue. « Nous vivons aujourd’hui dans une période où les surprises stratégiques prennent des formes très concrètes, ajoute l’historien. Prenons l’exemple des annonces politiques récentes aux États-Unis, l’agression russe contre l’Ukraine le 24 février 2022, les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, ou encore, en remontant dans l’histoire, l’attaque allemande contre l’Union soviétique en juin 1941. » Mais la surprise stratégique peut aussi recouvrir d’autres formes et naître de facteurs sanitaires, économiques ou technologiques, comme la pandémie de Covid-19.

Un programme pluridisciplinaire

L’originalité du projet OSS tient à la place centrale accordée aux sciences humaines, en articulation avec les sciences sociales et les humanités numériques, en recourant à l’IA. Il s’agit de travailler sur un vaste corpus d’études de cas, couvrant toutes les périodes et civilisations, afin de construire une véritable encyclopédie des surprises stratégiques. Ce travail mobilise les approches théoriques et pratiques de l’histoire, de la science politique, de la géographie, du droit tout en revenant aux grands penseurs et aux traditions stratégiques. « Nous ne sommes ni oracles ni prévisionnistes. Nous sommes historiens, politistes, juristes, géographes, analystes, enseignants-chercheurs, civils et militaires. Nous cherchons à produire une réflexion scientifique susceptible d’être mobilisée dans le champ de la stratégie et de la décision publique », insiste le directeur du projet. 

Un premier objectif structurant consiste à constituer une base de données à vocation nationale et internationale, dédiée aux études de cas, en lien avec SCAI et la chaire Humanum. Cette base constituera le socle d’une encyclopédie numérique des surprises stratégiques, fondée sur un traitement des données intégrant les apports des humanités numériques et de l’intelligence artificielle.

Un vaste écosystème parisien, français et européen

Pour cela, le programme s’appuie sur un solide écosystème porté conjointement par Sorbonne Université et Paris Panthéon-Assas : les équipes de recherche des deux établissements, les instituts de Sorbonne Université, notamment SCAI et l’Institut de l’Océan, mais aussi la faculté de Santé : « A l’invitation des Pr. Uzan et Raux, j’ai rejoint le conseil scientifique de la chaire Direction médicale de crise de la Pitié-Salpêtrière, mise en place à l’automne 2025. Les échanges avec des urgentistes, des spécialistes de médecine de catastrophe et des médecins militaires du Val-de-Grâce, engagés dans le retour d’expérience de la crise de la Covid-19, ont fait apparaître l’intérêt d’actions conjointes avec le domaine de la santé », précise Olivier Forcade.

Le projet s’inscrit également dans la dynamique de l’Alliance 4EU+ et de ses partenaires dans un contexte marqué par les débats contemporains sur l’autonomie stratégique européenne, en lien avec l’Union européenne et l’OTAN.

À cette première ligne s’ajoute un réseau de partenaires civils et militaires, issus notamment du ministère des Armées et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Des officiers supérieurs et généraux, notamment Christophe Prazuck et Benoît Durieux, formés à la recherche académique participeront également au programme. Cette coopération s’inscrit dans le cadre plus large du campus de l’École militaire, qui regroupe plusieurs centres de recherche liés aux états-majors et aux institutions publiques de défense.

De nouveaux moyens financiers et humains

Le projet OSS apporte un soutien structurant à la recherche, avec un budget de 1,93 million d’euros, dont près de 80 % sont consacrés aux moyens humains et 20 % au fonctionnement. Le label Centre d’excellence s’accompagne ainsi du recrutement de deux ingénieurs de recherche, deux post-doctorants et cinq doctorants sur la durée du projet, en complément des ressources propres des deux laboratoires porteurs, le centre Thucydide et l’UMR SIRICE, en mobilisant une équipe socle d’une trentaine de collègues, français et étrangers. Ces deux structures constituent les préfigurations d’un futur institut appelé à se structurer durablement aux origines du programme.

La formation au cœur du projet

Le projet OSS vient également renforcer un volet essentiel : la formation. Il consolide des actions déjà existantes à Sorbonne Université et à Paris Panthéon-Assas, qui développe depuis 2025 un bachelor en études stratégiques et cohabilite, depuis 2010, un master de relations internationales avec Sorbonne Université. Le programme permettra d’enrichir ces formations, en renforçant notamment le niveau doctoral, et de développer des actions de formation continue, à destination des partenaires et des institutions publiques.

La diffusion des savoirs 

Inscrit dans une logique de ville-campus au cœur de Paris, l’ancrage territorial du projet OSS n’est pas seulement symbolique : il traduit la volonté de faire de l’université un acteur pleinement engagé au cœur de la cité.

Aussi, les travaux de recherche du projet donneront lieu à des publications scientifiques, en France et à l’international, ainsi qu’à des monographies issues des thèses soutenues. Celles-ci auront vocation à être publiées dans les collections du centre Thucydide, aux CNRS Éditions ou aux presses de Sorbonne Université.

Au-delà de cette valorisation académique, le projet prévoit également plusieurs dispositifs de diffusion vers des publics élargis. Une école d’été annuelle sera organisée à destination des personnes en master, doctorat et post-doctorat, mais aussi des institutions publiques et des acteurs extérieurs à l’université. Le programme vise, par ailleurs, à développer un salon des études stratégiques et des relations internationales ouvert à la société civile. 

Dès le lancement du programme, un site internet dédié sera créé afin de diffuser les travaux au fil de leur avancement. Il donnera une visibilité aux analyses issues des séminaires des deux établissements, sous des formats variés (articles, podcasts, etc.).

Des cycles de conférences grand public viendront compléter ce dispositif. Le programme s’adossera enfin à l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (EHNE), afin de diffuser plus largement les connaissances produites, notamment vers la communauté éducative du secondaire et du supérieur.

En créant un espace commun de réflexion entre universitaires, praticiens civils et militaires, le projet OSS entend dépasser les cloisonnements traditionnels des sciences humaines et sociales vers celles médicales et avec l’intelligence artificielle, pour faire de la recherche un lieu de mise en débat partagé et interroger le rapport de confiance entre savoir scientifique, institutions et société.