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Chamoiseau intermédial

La journée se concentre sur les œuvres que Patrick Chamoiseau a réalisé en passant par d’autres supports que le livre (cinéma, bande dessinée, photographie, musique, jeu vidéo…), en collaboration avec d’autres artistes.

  • Le 04 Jun. 2026

  • 09:00 - 18:00
  • Journée d'étude
  • Sorbonne, salle de la Fresque D306.

    Inscription obligatoire par courriel, pour les personnes extérieures à Sorbonne Université.

Patrick Chamoiseau occupe une place majeure dans la littérature antillaise contemporaine. Connu avant tout comme romancier, son œuvre se caractérise toutefois par un constant déplacement des frontières génériques et médiatiques : théâtre, bande dessinée, cinéma, photographie, documentaire, jeu vidéo ou encore musique font pleinement partie de son travail de création. Cette diversité témoigne d’un intérêt profond pour les formes collectives de création et pour les circulations entre les arts.

Ce colloque se propose d’explorer cette dimension intermédiale encore peu étudiée de l’œuvre de Chamoiseau. En s’intéressant à ses collaborations artistiques et aux multiples supports investis par l’écrivain, il s’agit d’interroger les enjeux esthétiques, politiques et poétiques de ces pratiques : quelle conception de l’auteur et du collectif s’y dessine ? Comment ces œuvres déplacent-elles les hiérarchies entre les arts et les médias ? Et quelle réflexion sur la littérature et ses formes émergent de cette pratique collaborative au long cours ?

À travers ces questionnements, cette journée entend mettre en lumière un aspect essentiel de la trajectoire de Patrick Chamoiseau : une écriture pensée comme espace de relation, d’expérimentation et de création partagée.

Patrick Chamoiseau est aujourd’hui une figure marquante de la littérature antillaise. C’est un auteur consacré par des prix littéraires (deux prix RFO en 2002 et en 2007, et bien sûr le prix Goncourt en 1992) ainsi que par la critique académique, qui s’est emparé de son œuvre à échelle internationale pour la commenter. Il est d’abord connu comme romancier, même si son œuvre romanesque a sans cesse joué de la frontière entre les genres, se tournant aussi bien vers le conte que vers l’essai. Par ailleurs, au début de sa carrière littéraire, il a écrit plusieurs pièces de théâtre (L’époque Delgrès (1974), Solitude, la mulâtresse (1976), Manman Dlo contre la fée Carabosse (1982) ; plus tard Un dimanche avec un dorlis (2004), Audition sur l’esclavage (2005), ce qui constitue l’un de ses premiers pas de sortie hors du format livre. Dans sa trajectoire d’écrivain, il commence par s’inspirer de la littérature orale et de formes dites « populaires », comme le polar – de Solibo Magnifique (1988) à Hypérion victimaire (2013) – puis évolue vers des « approches postmodernes ». Que Le Vent du Nord dans les fougères glacées (2022) se désigne comme un « organisme narratif  » sur sa page de titre dit assez la tentation expérimentale chez l’écrivain. Dans ce jeu entre les genres littéraires prend forme une tension entre la recherche avant-gardiste d’une légitimité littéraire et l’exploration de formes moins valorisées dans les canons occidentaux.

Cette dynamique d’interrogation a trouvé à s’exprimer dès les débuts de Patrick Chamoiseau. Si son œuvre romanesque est aujourd’hui largement étudiée et connue, certains pans de sa création restent dans l’ombre. Ce qu’ignorent même beaucoup de ses plus fidèles lecteurs et lectrices est que le « guerrier de l’imaginaire » s’est d’abord voué aux bandes dessinées avant qu’il ne soit découvert au-delà des frontières martiniquaises avec son premier roman, Chronique des sept misères (1986) : entre 1972 et 1974, et de nouveau en 1983 après ses études à Paris, le jeune Chamoiseau faisait partie du journal M.G.G., écrivant et dessinant des bandes dessinées sous le pseudonyme d’Abel. Cet intérêt polyvalent pour la création artistique – et la Parole en particulier – n’est le plus souvent pas souligné par la critique académique, mais constitue pourtant l’un des fils directeurs de son œuvre.

Dans son œuvre de bande dessinée, il faut aussi compter Delgrès: Les Antilles sous Bonaparte (1981), dessiné par Georges Puisy, ou Le retour de Monsieur Coutcha (1984). Plus récemment, il a scénarisé Encyclomerveille d’un tueur (2009), en collaboration avec le dessinateur Thierry Ségur. Chamoiseau a également écrit de nombreux scénarios, le plus souvent réalisés par Guy Deslauriers (L’Exil du roi Béhanzin [1994], Passage du milieu [2000], Biguine [2004], Aliker [2009]) ou José Hayot (Nord-Plage [2003]). A cela s’ajoutent ses collaborations à des films documentaires (Sorciers [1993], Femmes Solitude [1995], Glissant [1996], Tragédie de la Mangrove [2001], Clara et les Majors [2014], Césaire contre Aragon [2019]). Il a également été sollicité par Muriel Tramis pour contribuer aux scénarios de deux jeux vidéo (Méwilo [1987] et Freedom [1988]). Pour Jean-Luc de Laguarigue, Rodolphe Hammadi et d’autres photographes, il a rédigé les textes de plusieurs livres de photographies (Martinique [1988], Guyane. Traces-mémoires du bagne [1994], Elmire des sept bonheurs [1998], Métiers créoles [1999], Cases en Pays-Mêlés [2001], Trésors cachés et patrimoine naturel de la Martinique vue du ciel [2007], Bagne [2011]). Et plus récemment, il s’est davantage intéressé à la musique avec Baudelaire Jazz (2022), en collaboration avec le jazzman Raphaël Imbert.

Lorsqu’il se tourne vers l’intermédialité, Chamoiseau le fait le plus souvent en collaboration avec d’autres, parfois en réponse à une sollicitation. Celle-ci peut déboucher sur un partenariat renouvelé pour plusieurs œuvres. « Chamoiseau intermédial » illustre de manière différente ce qu’affirme l’auteur de Le Vent du nord dans les fougères glacées : « Ici, le ‘je’ est difficile. Il court dans les chemins, il rassemble des voix, des visions, des opinions, des manières de se tenir debout et des manières de vivre, et il mélange tout cela comme un canari du peuple Kalinago. Donc, un ‘nous’ habite toujours ce ‘je’ sans chaînes . » Dans la pratique intermédiale, le « nous » n’habite plus le « je », c’est le « je » qui se mêle au « nous » de celles et ceux avec qui il collabore. Dans les premières pages de l’Encyclomerveille d’un tueur, le personnage qui se remémore l’histoire qu’il nous conte est aussi bien un scénariste qu’un dessinateur, aussi bien un double de Patrick Chamoiseau que de Thierry Ségur. Cela dit sans doute quelque chose de la création intermédiale. Mais cela fait peut-être également sens dans le contexte sociopolitique de la Caraïbe où l’appropriation des productions culturelles par le collectif est un enjeu important.

On pourra en outre interroger la « priorisation des canaux  » dans chacune des œuvres dans le sens où ce n’est pas toujours Patrick Chamoiseau qui incarne la fonction auteur : dans les films de Guy Deslauriers par exemple, c’est ce dernier qui incarne cette fonction, et on peut faire l’hypothèse que Patrick Chamoiseau doit alors adapter son esthétique à celle du réalisateur. Cette question concerne également le statut et la posture de l’écrivain, et elle se déploie différemment selon l’époque : le jeune Chamoiseau, alias Abel, qui publie des BD dans M.G.G. n’est pas encore le Chamoiseau qui scénarise l’Encyclomerveille d’un tueur.  

Comment pouvons-nous comprendre cette profusion d'œuvres intermédiales et ce désir de collaborations artistiques qui caractérisent la carrière du romancier dès ses débuts ? Quelle « stratégie littéraire  », quelle « politique de la littérature  » est attachée à ce choix esthétique et performatif ? En effet, la continuité de cette pratique de l’écriture collaborative et intermédiale chez Chamoiseau ne peut qu’interroger, et il s’agira durant cette journée de comprendre la façon dont ces œuvres révèlent et engendrent une réflexion nouvelle sur les pratiques de l’écrivain.

10h : PANEL 1 - INTERMÉDIALISER LA MÉMOIRE
Modération : Marion Coste

  • Charles Forsdick, Patrick Chamoiseau, photo-essayist
  • H. Adlai Murdoch, Les Antilles sous Bonaparte : Delgrès. History, Resistance and Identity in the Guadeloupean bande dessinée
  • Fanny Margras, D’André Schwarz-Bart à Patrick Chamoiseau : l’adaptation théâtrale de La Mulâtresse Solitude (1975) comme construction d’une mémoire martiniquaise

13h30 : PANEL 2 - EXPÉRIMENTER LES SIGNES
Modération : Mario Laarmann

  • Emily Kelly, Rejouer le passé : émuler la mémoire coloniale dans les jeux vidéo Méwilo et Freedom
  • Angèle Humbert, Patrick Chamoiseau et Baudelaire au seuil du Tout-Monde
  • Victoria Klein, L’équipée poétique de Baudelaire Jazz : performance et configurations du collectif chez Chamoiseau

16h : PANEL 3 - INVESTIR LES IMAGES
Modération : Florian Alix

  • Guillaume Robillard, L’appropriation de l’En-ville dans le cinéma antillais-péyi
  • Juliane Tauchnitz, La photographie : objet d’intérêt ou prétexte politique ? L’intermédialité comme dialogue chez Patrick Chamoiseau
  • Maeve McCusker, Emerveilles (1998) de Patrick Chamoiseau et Maure : liberté, ludisme, errances

Projection du film "Passage du Milieu"

Passage du milieu est un film réalisé par le Martiniquais Guy Deslauriers. Patrick Chamoiseau en a co-écrit le scénario. Ce film, qui allie documentaire et fiction, raconte le processus de déshumanisation que fut la traite négrière, rendant compte de son empreinte durable dans les mentalités d’aujourd’hui. La poésie et la fiction s’y mette ainsi au service d’un devoir de mémoire, d’autant plus nécessaire que le film pense une continuité mortifère de la traite négrière au capitalisme contemporain.

Jeudi 4 juin à 19h30
Sorbonne, amphithéâtre Richelieu

Programme détaillé à télécharger en bas de page.

Organisation

  • Florian Alix, Sorbonne Université
  • Marion Coste, Sorbonne Université
  • Romuald Fonkoua, Sorbonne Université
  • Mario Laarmann, Universität des Saarlandes

Intervenantes et intervenants

  • Charles Forsdick, Cambridge University
  • Angèle Humbert, Sorbonne Université
  • Emily Kelly, Cambridge University
  • Victoria Klein, Université de Strasbourg
  • Fanny Margras, Institut des Textes et Manuscrits Modernes
  • Maeve McCusker, Queens University Belfast
  • H. Adlai Murdoch, Penn State University
  • Guillaume Robillard, Université des Antilles
  • Juliane Tauchnitz, Universität Mannheim

Partenaire de l'événement

Cet événement est organisé en collaboration avec l'Universität des Saarlandes.

Lieu de l'événement

Sorbonne
salle de la Fresque D306, espace Esther Senot (ex-École des Chartes)

17, rue de la Sorbonne 75005 Paris

Sorbonne Université - Faculté des Lettres
Campus Sorbonne
1 rue Victor Cousin 75005 Paris
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Centre d’étude de la langue et des littératures françaises (CELLF)

Le Centre d’étude de la langue et des littératures françaises (CELLF) est une unité mixte de recherche de Sorbonne Université et du CNRS (UMR 8599). Il regroupe des recherches en histoire littéraire – qui ont fait son identité –, aussi bien qu’en critique et en théorie littéraire, dans le champ des littératures de langue française de la Renaissance à l’extrême contemporain.

Travaillant à renouveler l’épistémologie de l’histoire littéraire, le CELLF interroge les continuités trans-séculaires et les discontinuités mémorielles, ainsi que les réseaux et sociabilités littéraires qui les favorisent. Il encourage les investigations portant sur la généalogie des genres et des formes. Il accorde une place importante aux travaux d’édition scientifique.

Six axes programmatiques transversaux permettent en outre de faire émerger des recherches croisées sur des objets pluriséculaires et transdisciplinaires.